On a tous deux mondes : le nôtre et celui des autres. Lorsque ceux-ci entrent en collision, tout se bouscule, il n’y a plus moyen de s’y retrouver. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours pratiqué mon métier avec un grand intérêt, tout en restant détachée de la souffrance que je côtoyais. Il n’a suffit que d’une personne pour que toutes les barrières que je m’imposais tombent, pour que je fasse l’erreur que j’évitais à tout prix de commettre.
Thérapeute dans un quelconque hôpital de Montréal, Aurélie n’était spécialisée dans aucun domaine médical, mais elle dégageait une telle énergie qu’à son passage, le monde semblait prendre une nouvelle forme. Une nouvelle vie paraissait s’éveiller.
Son rôle était en fait de leur apporter une présence. D’être un guide, un soutien, qui permettrait à certains de retrouver le chemin du bonheur. Elle repoussait sans cesse ses limites. À quelques-uns, elle redonnait le sourire et la joie de vivre, à d’autres, elle transmettait certaines de ses valeurs et expliquait sa philosophie.
Les gens avec des troubles psychologiques, ceux à qui on doit plus réapprendre à vivre qu’à marcher ou à parler, étaient les cas qui me fascinaient le plus. Raphaël en faisait parti. Un accident que beaucoup ont cru être une tentative de suicide, une étrange collision avec un arbre qui aurait pu lui coûter la vie, le rendit amnésique. Il ne se rappelait de rien entre ses treize ans et le moment de l’accident. Neuf années de sa vie étaient parties en fumée, disparues. Plus du tiers de son existence n’était en fait qu’une suite d’oublis, d’absences. Plutôt rugueux comme tissu…
La bizarrerie de son dérapage lui colla l’étiquette d’être troublé psychologiquement. Me revint alors la tâche de trouver ce qu’on disait clocher chez lui et de l’accompagner dans la quête qu’on lui imposait : celle du bonheur. Or, dès que je l’aperçus, je sus que ce serait plus difficile que prévu.
Parce qu’il avait l’air d’un oiseau à qui on aurait brisé les ailes, j’eus d’abord peur de l’approcher. Prisonnier à l’intérieur d’un cube aux parois vert fade, il dormait, un souffle lent et régulier s’échappant des commissures de ses lèvres. Je remarquai qu’il n’y avait ni cartes, ni fleurs, comme celles que l’on retrouve dans les chambres des autres patients. N’y avait-il personne dans son monde qui pensait un tant soit peu à lui pour lui envoyer un simple mot d’encouragement, de rétablissement?
Aurélie ne savait pas à ce moment que cet homme, Raphaël, ayant l’air d’un gamin à qui on avait interdit de sourire, la bouleverserait à tout jamais. Elle ignorait qu’elle démêlerait les coutures de son âme enchevêtrée et qu’elle allait être liée à lui, elle qui prenait l’habitude de ne s’attacher à rien, à personne.
Il finit par s’éveiller. J’étais toujours là, à ses côtés. Il avait presque fini par me sembler paisible alors qu’il dormait, pourtant j’eus conscience de son mal d’être lorsqu’il ouvrit les yeux. Si bleu qu’il semblait s’y noyer. Je lui envoyai un sourire qu’il ne me réexpédia pas, toutefois, je sais qu’il le prit et l’enfouit quelque part dans un coin de son cœur.
J’y allai tranquillement, lui dis bonjour. Attendis une réponse, vainement. Alors je parlai ; de moi, des belles choses, de celles qui le sont moins, des plaisirs qui rendent la vie agréable, de ceci, de cela. J’eus peut-être l’air euphorique, excentrique, mais pour la première fois, j’avais tellement envie qu’un patient soit heureux que j’avais l’impression que mon bonheur à moi en dépendait. À cet instant, tout ce qui comptait était de voir un sourire poindre sur son visage. Il demeurait néanmoins muet, immobile. Tout en m’écoutant attentivement.
Je lui pris la main.
Il n’avait aucun souvenir de ce qu’avait pu être sa vie depuis sa treizième année, mais savait n’avoir jamais eu à ce point le sentiment d’exister et d’être apprécié qu’elle lui procurait. Il oscillait entre l’envie de s’accrocher à cette main qu’elle lui tendait pour l’entraîner avec elle dans ce monde folâtre que semblait être le sien et celle de continuer à se questionner et à se morfondre. Parce que le bonheur est une chose éphémère et qu’il était effrayé d’y avoir accès un instant et de le voir s’évaporer par la suite.
Raphaël me serra la main. J’en déduis qu’il était prêt, à me suivre, à quitter sa souffrance pour s’emmitouffler à l’intérieur de couvertures plus douillettes, dans une vie plus sereine. Un frisson me parcourut le dos. Nous ne savions rien l’un de l’autre, mais j’avais envie de l’accompagner, pas à pas, dans sa quête qu’il, je le savais, avait accepté. Sans nous connaître, nous étions liés par ces fils invisibles qui lui tissaient un avenir dont il aurait des souvenirs. Ces fils qui s’accrochèrent à quelques unes de mes mailles. « Quatre consonnes et trois voyelles c’est le prénom de Raphaël. Je lui murmure à son oreille, ça le fait rire, comme un soleil. »
Un drôle de sentiment s’empara de leur cœur, unissant leur deux mondes pour n’en faire qu’un. Ils s’aimaient. Raphaël retrouva le sourire qu’il avait perdu, Aurélie, l’âme soeur qu’elle n’avait jamais trouvé.

